GARE DE L'AVENIR
"Prochain Départ 8:30"
- Plus que 10 minutes. Arrête de baliser quoi... Assied-toi p'tite ! tu me stresses !
Les joues rouges d'excitation et de stress, je souffle à la manière d'un joggeur en plein effort, piétinant sur le quai sous les reproches et le regard agacé d'un homme assis sur un banc, juste derrière moi. Il est grand, horriblement maigre et mal coiffé. Ses yeux tombants et sa bouche sévère lui donnent un air plus qu'antipathique. Fringué comme un clochard, il affiche un tee-shirt d'un noir déprimant sur lequel un magnifique tag aux couleurs criardes déclare avec sagesse : "L'espoir, c'est trop pour les nuls." Un jean complètement destroy fait office de pantalon, dont les poches ont soigneusement été retournées vers l'extérieur, comme pour confirmer qu'effectivement, il n'a rien pour lui; pas même une petite pièce. Et pour compléter l'allure si singulière de ce personnage, viennent les chaussures. Ou plutôt la chaussure. Pourrie, un genre de baskets sans lacets, dont la semelle s'est décollée au fil des années. Chaussure enfilée au pied gauche. On se demande pourquoi.
Je ne sais pas ce qui m'attend, d'où mon appréhension. Je sais juste que tout le monde trouve ça important. Alors je me lance, moi aussi, parce qu'il est plus facile de prendre une voie toute tracée. En l'occurrence, ici, une voie ferrée.
- Alors gamine, lance le clochard de sa voix nasillarde, t'as enfin décidé de bouger tes fesses ?
Son ton détestablement sarcastique commence sérieusement à m'emmerder.
- T'as saisi que dans la vie, on fait pas toujours s'qu'on veut, hein ?
Mais achevez-le !
Essayant de conserver mon sang-froid, je serre les dents et décide d'aller m'assoir un peu plus loin, sur le seul banc de libre. Fatiguée, stressée, énervée, je me demande si tout compte fait, je ne ferais pas mieux de renoncer. Le visage enfoui dans mes mains, je suis au bord des larmes, quand soudain je sens quelqu'un s'asseoir à mes côtés.
- Pourquoi tu pleures madame ?
Je lève la tête et me retrouve face à... un enfant.
Mon coeur s'accélère, je connais ces yeux. Ils me fixent en silence, partagés entre l'étonnement et l'inquiétude. L'enfant est beau, avec sa bouche ronde et son air grave.
- Parce que je ne sais plus quoi faire, finis-je par lui répondre sans le quitter du regard.
Ma réponse n'a pas l'air de lui convenir. Les sourcils froncés, il baisse la tête comme pour réfléchir puis la relève soudainement, le visage souriant :
- Tu peux faire... heu... que tu restes avec moi ! lance t-il maladroitement.
Ça y est, je craque, ce petit ange venu de nulle part a gagné mon coeur.
- Eh bien, j'aimerais beaucoup mais, vois-tu, j'ai un avenir qui m'attends... dis-je d'une voix douce. Si je décide de rester, je vais passer à côté de... enfin, je pourrais manquer beaucoup de...
Je vois qu'il peine à comprendre mais qu'il fait tous les efforts du monde pour assimiler chacun de mes mots. Son regard me transperce tandis que je cherche mes fins de phrases.
Soudain, une voix retentit dans toute la gare, annonçant le train de 8:30. Mon train.
L'enfant, imperturbable, n'a pas changé d'expression et attend patiemment que je continue.
- ...enfin, c'est de mon futur dont il s'agit, dis-je d'un ton gêné, donc si je n'y vais pas, je risque de gâcher... heu...
Je me mélange, je me sens vide, j'ai la désagréable impression que ces pitoyables explications ne sont même pas les miennes. Ça y est, le train est là et commence à freiner dans un bruit strident. L'enfant m'observe toujours, silencieusement, tandis que je noies mes paroles hésitantes dans ses pupilles obscures.
Quand tout à coup, alors que je n'y croyais plus, mon esprit s'éclaire.
C'est comme une évidence.
Là-bas, rien ne m'attend. C'est lui, que je ne dois pas manquer.
C'est lui, ma chance.
C'est lui, mon futur.
Tout s'inverse, je ne veux plus partir. Le train désormais complètement arrêté accueille déjà les nouveaux passagers. En quelques secondes, je sens que ma vie bascule, ma décision aussi. Je n'irai pas là où je suis "supposée aller", et tant pis si je me fais blâmer.
Je jette un oeil derrière moi. Avachi sur son banc, le Pessimisme est toujours là, l'oeil vicieux, la critique au bord des lèvres, guettant le moindre de mes gestes. Il attend que je me lève, il pense peut-être que je prends mon temps pour le narguer, mais que je finirai par monter à la dernière minute. Non, je n'irai pas. Je n'ai plus peur, je ne suis plus seule.
Le coeur rempli d'un espoir nouveau, je me tourne vers mon petit ange et lui murmure d'une voix émue :
- Tu sais quoi ?
Le sourire aux lèvres, je prends sa petite main au creux de la mienne, tandis que le sifflement annonce la fermeture des portes.
- En fait, je vais rester.